Schneidermann: Ne pas jeter le «Canard» avec l’eau de la mare

Publié le par lecanardapoil

L’enquête, claire et solide, fera-t-elle tomber les dirigeants du Canard ? Cela semble peu probable. Examinons les reproches.

Par Daniel Schneidermann, sur Libération, le 23 novembre.




Comme l’histoire semble se répéter ! La Face cachée du Canard Enchaîné : ainsi l’Express en couverture présente-t-il les bonnes feuilles d’un livre sur le Canard, co-rédigé par Karl Laske (journaliste à Libération) et Laurent Valdiguié (journaliste à Paris Match). S’en souvient-on ? En 2003, c’est justement L’Express qui avait publié les bonnes feuilles de la Face cachée duMonde, enquête de Cohen et Péan dont la direction d’alors du quotidien ne devait jamais vraiment se remettre. Aujourd’hui donc, le Canard, «son magot, ses scoops, ses dérapages, ses liens secrets avec Sarkozy, Mitterrand et les autres ».

L’enquête, claire et solide, fera-t-elle tomber les dirigeants du Canard ? Cela semble peu probable. Examinons les reproches. Le Canard, très proche de Roland Dumas, aurait été mitterrandiste sous Mitterrand. Les observateurs le savaient déjà. Plus neuf : il serait coupable de sympathies sarkozystes sous Sarkozy. Ces sympathies se manifesteraient dans la fameuse page 2, où fourmillent chaque semaine les vacheries invérifiables des ministres les uns sur les autres. Sarkozyste, la page 2 ? Le lecteur moyen ne l’avait pas remarqué. On lira plus attentivement à l’avenir. Toujours à propos de cette fameuse page 2, on apprend que l’une de ses sources les plus régulières serait le ministre Hortefeux. Est-ce étonnant ? Il faut bien que les fameuses vacheries soient racontées par un témoin de première main !

Plus convaincant est le passage concernant «Le journal de Carla B.», publié chaque semaine en première page, et qui constitue en effet un ovni dans l’hebdomadaire. Etrange texte, par son insipidité, qui détonne avec le reste du journal. Davantage qu’insipide d’ailleurs, «Le journal de Carla B.» est ambigu. Il place le lecteur dans un étrange rapport de sympathie avec la signataire, censée y distiller ses confidences. Exemple de la semaine : «Carla B.» annonce qu’elle ne se rendra pas aux cérémonies du 25e anniversaire du prix Nobel de Lech Walesa. «La Pologne, je passe mon tour, surtout pour faire la révérence devant un gros catho réac.» Etc, etc. Ce «journal de Carla B.» justifie donc pleinement, à lui seul, la trouvaille de communication vers la gauche que fut (aussi) le remariage de l’actuel président avec la chanteuse opposée aux tests ADN, aux mauvaises blagues de Berlusconi et à l’expulsion de Marina Petrella. Or, qu’apprend-on ? Certains passages sont dictés au Canard par le conseiller de Sarkozy, Pierre Charon, qui en profite, comme il l’a confié aux auteurs, pour «faire passer des messages» que Bruni souhaite voir publiés dans le Canard.

Si c’est vrai, il est évidemment très ennuyeux de voir le Canard transformé en journal officieux de la cour. Et d’autant plus incompréhensible que le Canard, dans les grands journaux français d’aujourd’hui, est un des seuls qui n’aient strictement rien à attendre du pouvoir. Car le Canard est riche. Très riche. Le journal a accumulé un trésor de guerre de plusieurs dizaines de millions d’euros. Et ce magot s’arrondit d’année en année, le Canard se refusant à tout investissement extérieur, à toute diversification. Résultat : ses journalistes sont certainement les mieux payés de la presse écrite nationale. Les auteurs y insistent longuement. Mais cette richesse est-elle un crime ? Les puissants, au moins, y réfléchiront à deux fois avant de faire des procès.

Pour le reste, il est arrivé que le Canard se trompe, comme tout le monde. Il est arrivé qu’il étouffe des affaires par sympathie personnelle, ou politique, pour les mis en cause. Mais ces cas semblent l’exception. L’ambiance intérieure n’est pas conforme au mythe, les chefs n’aiment guère la contestation, les opposants sont savamment incités à partir. Comme ailleurs. La direction du Canard a refusé de recevoir Laske et Valdiguié. Est-ce à dire que le journal est plus opaque que les autres ? Il l’est sans doute autant. Et tout ce qui contribuera à faire la lumière sur ce journal est donc légitime.

Mais il ne faut pas jeter le palmipède avec l’eau de la mare. Du seul fait de ce modèle économique, qui lui permet de se passer de pub, l’hebdo est indispensable. Maintenu depuis près d’un siècle contre guerres et marées, ce modèle prouve qu’il est possible, sans rien demander à l’Etat, d’échapper à la sphère diabolique du people et de la quadrichromie. Cette longévité est évidemment un reproche permanent à tous ceux qui vivent de la pub, plus ou moins confortablement, plus ou moins contraints et forcés. Mais à l’heure où le Figaro de Dassault efface d’une photo une bague bling bling portée par la ministre de la Justice; où aucun média ne relève que le Président a signé personnellement un décret retardant de dix-sept jours la mutation d’un magistrat pour lui permettre de boucler une enquête mettant en cause son rival Villepin, un journal totalement indépendant, même s’il lui arrive de boiter, est plus nécessaire que jamais.


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jb robert 26/11/2008 11:39

BRAVO. Bel article.