SuperNo: Le vrai Canard? Son impertinence s'émousse...

Publié le par lecanardapoil

A lire en ligne sur le blog de Super No, une critique du vrai Canard. "Je viens de terminer la lecture du bouquin des journalistes Laurent Valdiguié (de Paris Match) et Karl Laske (de Libé), paru le mois dernier, et intitulé  “Le vrai Canard”.

Comme certains journaux (l’Express notamment)  l’ont répété avec une certaine complaisance, il s’agit d’un brûlot destiné à pourrir le Canard, son histoire, sa réputation, sa crédibilité.

C’est assez marrant, je me souviens bien d’une enquête similaire dans un éphémère magazine appelé “L’Esprit Libre” ou un truc dans le genre, dont le numéro 1 parut en 1994 et que j’avais acheté parce qu’il promettait une enquête sur Le Canard. Je ne sais même pas s’il y eut un numéro 2. L’instigateur était Guy Sorman, propagandiste libéral jusqu’à l’outrance.

Evidemment on ne peut pas faire aussi fouillé en l’espace de quelques pages d’un magazine que dans un livre de plusieurs centaines de pages. Néanmoins, l’essentiel de ce que l’on trouve dans le livre était déjà dans le magazine : “le Canard est un journal de vieux dinosaures d’origine marxisante (d’où la haine de Sorman, sans doute), au ton suranné, qui ne tape que sur la droite. Mitterrand y inspire une bonne partie de la page 2 par l’intermédiaire de son contact le seul jeune (à l’époque !) de la bande : Nicolas Brimo. Par ailleurs le Canard est richissime et ses journalistes parmi les mieux payés de la place.”

Valdiguié et Laske précisent dans leur préface qu’ils aiment le Canard ! Ben dis donc, qu’est-ce que ce serait s’ils ne l’aimaient pas ! Tout au long des presque 500 pages, ce n’est qu’une longue enquête à charge. On en oublierait presque qu’il est question du meilleur (sinon le seul) journal d’investigation français, que je lis avec avidité depuis la fin du règne de Giscard (je possède d’ailleurs le numéro 1 des “Dossiers du Canard” qui est une charge à la grosse Bertha contre Giscard, ainsi qu’un autre hors série encore plus ancien sur l‘“affaire Aranda”).

C’est donc poussé par la curiosité que j’ai dépensé les 20 euros du livre.

Il faut néanmoins rendre hommage aux auteurs sur la qualité et la minutie de leur enquête, dont on ressort nécessairement un peu troublé. Car même s’ils ont délibérément oublié tous les aspects positifs, leurs révélations sont tout de même bien argumentées.

Je passe sur le “passé lointain” du Canard, le fait que certains de ses journalistes de l’après-guerre furent peut-être des collabos notoires : ce Canard n’a forcément plus rien à voir avec celui d’aujourd’hui.

Les auteurs prêtent aussi au Canard un machisme avéré : quasiment aucune femme dans l’équipe, et quand l’une d’entre elles (Sylvie “Calamity” Caster) raconte son expérience, c’est pour confirmer et raconter l’ambiance délétère au sein de l’équipe.

Il semble aussi que les rubriques “artistiques” et notamment littéraire soient souvent l’occasion de copinages et renvois d’ascenseurs plus ou moins assumés. Bof.

Mais venons-en à la politique, car c’est bien pour ça que je lis le Canard…

Commençons à l’époque Giscard : le Canard lui a voué une telle haine (pour ma part tout à fait compréhensible ! Giscard était un véritable scandale vivant, une préfiguration de Sarkozy !) qu’il l’a poursuivi avec acharnement, et a employé à son égard des moyens “limites”. Il a notamment parfaitement synchronisé la sortie de certaines “affaires” avec l’échéance électorale de mai 1981 : tout d’abord les diam’s, dont on apprend que certains documents ont été créés et signés a posteriori par Bokassa… Il faut dire que Giscard avait envoyé en Centrafrique une expédition destinée à faire disparaître toutes les archives compromettantes… Et puis le tout premier article de “l’affaire Papon”, missile balancé entre les deux tours de l’élection, avec l’assentiment de Mitterrand qui avait fait le décomptes des “voix juives” qui pourraient ainsi basculer en sa faveur..

Après l’époque Giscard, l’époque Mitterrand : et là, changement de ton ! Le Canard est l’ami du pouvoir, et sans forcément chanter ses louanges à longueur de colonnes comme le fait si bien une partie de la presse avec Sarkozy, il est évident que le ton se fait moins mordant. L’avocat historique du Canard, Roland Dumas, devient ministre. Nicolas Brimo, “Monsieur Page 2”, a commencé sa carrière à “l’Unité” (qui fut au P”S” dans les années 70 ce que l’Huma est au PC !), et sa future épouse n’est autre qu’une attachée de presse de Mitterrand ! On apprend également que Brimo entretient à l’époque d’excellentes relations avec Gérard Monate, le “Jean-Claude Méry du P”S””, patron d’URBA-Gracco, officine qui devint célèbre lors des affaires de financement occulte du P”S” entre 1985 et 1989…

Il ne faut donc pas s’étonner de quelques ratés retentissants au cours de l’ère Mitterrand : 
- Tout d’abord l’attentat contre le Rainbow-Warrior, qui coûta la vie à un photographe de Greenpeace. Le Canard a accrédité des rumeurs mystérieuses, et a tout fait pour dévier les soupçons de la triste réalité : on sait aujourd’hui que ce sont les services secrets français (parmi lesquels peut-être le frère de Marie Ségolène Royal), sur ordre du pouvoir “socialiste” (Le ministre de la Défense Charles Hernu a démissionné), qui a commis cet acte imbécile et criminel.
- L’affaire Papon, que le Canard a sortie en mai 1981 pour nuire à Giscard. Comme cette affaire a remué des histoires nauséabondes au sujet de la période de collaboration vichyste, elle a commencé à indisposer Mitterrand qui avait comme on l’a su plus tard grâce à Pierre Péan (au passage un Ex du Canard !) pas mal de choses à se reprocher, Le Canard n’a pas poursuivi son enquête sur le sujet.
- L’affaire ELF, dans laquelle le premier mouillé fut Roland Dumas : selon l’aveu même de Dumas, le Canard a fait “le minimum” à ce sujet. Et au lieu de mener son enquête comme il sait en principe si bien le faire, il a passé son temps à dénigrer le travail des juges et railler les railleries de la presse de droite sur la paire de Berlutti à 11 000 francs (1677 euros) que sa maîtresse Deviers-Joncour lui avait offerte avec la carte bleue d’Elf…

En fait, le Canard a retrouvé son mordant avant la fin de l’ère Mitterrand : mais c’était sur les affaires de la mairie de Paris, les HLM des Hauts de Seine, etc… Des affaires de droite ! Une cécité unilatérale bien étrange.

Je me souviens de ce sacré Montaldo, qui travailla d’ailleurs dans les années 70 au Canard (ainsi qu’à Minute !), qui souffrait de cette même cécité unilatérale, mais de l’autre côté : il ne voyait que les affaires de “Gauche” (d’abord au PC puis au P”S”) . C’est ainsi qu’il écrivit le best seller “Mitterrand et les 40 voleurs”.

1995 et l’arrivée de Chirac mirent un gros coup de fouet au volatile, qui se déchaîna totalement contre la chiraquie. Au point même de sortir “L’affaire du compte japonais” sur lequel la vérité n’est toujours pas connue, et dont il n’est pas impossible qu’elle soit une intox totale.

Mais le plus gros ratage du Canard, qui faillit presque y laisser ses plumes, c’est l’affaire de l’assassinat de la députée du var (ex-FN)  Yann Piat en 1994. Contrairement à l’enquête officielle qui avait très rapidement conclu à l’oeuvre de petits malfrats minables du coin, Le Canard accrédite la rumeur d’une affaire plus importante au sujet de la vente de terrains militaires et laisse entendre que parmi les “vrais” commanditaires se trouvent deux vedettes de la politique française. Le Canard ne les nomme pas, mais les spécialistes reconnaissent Gaudin et Léotard. André Rougeot, l’auteur de 6 articles sur le sujet dans le Canard, leur donnera le surnom de “L’encornet et Trottinette”. Le problème, c’est que la source de l’info est complètement foireuse, que les enquêtes menées par d’autres journaux concluent toutes au bidonnage, et que Claude Angeli finit in extremis par se désolidariser de son journaliste lorsqu’il sort un livre sur l’affaire, que l’éditeur finira par pilonner.

Mais les scoops du livre les plus médiatisés ne sont pas ceux-là. Il s’agit d’abord d’une histoire anecdotique et risible : Pierre Charon, un obscur personnage de l’entourage de Sarkozy, se vante d’écrire lui-même toutes les semaines “Le journal de Carla B.” ! La belle affaire ! Disons-le tout net, “Le Journal de Carla B.” (comme l’ex “Journal de Xavière T.”, d’ailleurs), n’est pas franchement ce qu’il y a de plus intéressant dans Le Canard ! Et puis la thèse est ridicule : il n’y a aucun scoop là-dedans, simplement du gentil brocardage autour de l’actualité, n’importe qui pourrait écrire ça, et a fortiori n’importe quel journaliste du Canard ! D’ailleurs Le Canard rit de cette idée et insinue que le Charon en question est connu pour se pousser du col, et que le vrai auteur est bien Frédéric Pagès, journaliste du Canard. Effectivement ça me paraît une explication très plausible !

Ensuite, le Canard serait… Sarkoziste ! La preuve, c’est que Hortefeux serait un gros pourvoyeur d’infos pour la “page 2” !
En lisant ça, on rigole d’abord un bon coup. Je ne vois pas comment par exemple une information ou une anecdote sortie d’un conseil des ministres pourrait venir d’ailleurs que d’un ministre… Et en ce moment ils sont tous de droite, même et surtout ceux qui se prétendent de “gauche”… Et on sait que depuis l’origine du Canard, ce sont les politiciens de tout bord qui alimentent la chronique, que ce soit pour se faire mousser, pour balancer leurs ennemis, pour faire passer des messages ou pour manipuler l’opinion… Hortefeux n’est donc qu’un informateur parmi tant d’autres… Qui aurait par exemple balancé l’appartement de Gaymard…

Par contre il est vrai que même si Sarkozy est souvent égratigné et raillé, son traitement semble bien doux comparé à celui qui fut réservé à Giscard ou Chirac. Le livre cite l’anecdote que le jour de la révélation de l’affaire du duplex de Neuilly et de ses 300 000 euros de ristourne le Canard annonçait une semaine à l’avance, une première, des révélations similaires au sujet de Marie-Ségolène Royal.. Ou encore que ce sont les “dossiers du Canard”, moins repris que l’hebdo par les autres médias, qui ont abrité un “scoop” sur les honoraires de l’avocat Sarkozy…

Je suis personnellement déçu que le Canard ait perdu l’occasion de faire exploser dans l’opinion l’affaire des “subprimes français”, pourtant publiée avec force vidéos incontestables sur de nombreux blogs, y compris ici. J’ai même posté un message sur le site (minimaliste) du Canard, en vain. L’info est passée en une phrase, bien enfouie au milieu d’un article de la page 1.  Comme si elle n’avait pas d’importance, et qu’elle ne méritait pas un gros titre en Une, dans le genre “Quand Sarkozy voulait importer les subprimes en France”. Au moment où Sarkozy se posait en sauveur de la finance mondiale, c’eût été fracassant.
Résultat des courses, l’entourloupe est passée comme une lettre à la poste, et rares sont encore ceux qui ricanent quand Sarkozy se pique de finances…

C’est à ce genre de détail que l’on voit que “Le Vrai Canard” a tout de même mis dans le mille sur un point : non seulement son impertinence s’émousse, mais faute d’avoir changé, d’avoir étoffé son équipe d’enquêteurs, de s’être diversifié sur Internet, il semble que Le Canard commence à prendre un sacré coup de vieux ! "

 


 
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