La Lettre A : Le Canard enchaîné démythifié
Un tabou tombe : pour la première fois, "Le Canard enchaîné", héraut de l'investigation, a été lui-même soumis à l'enquête rigoureuse de deux de ses confrères.
L'Express de cette semaine publie sur dix pages les bonnes feuilles de l'ouvrage des journalistes Karl Laske et Laurent Valdiguié : Le vrai Canard (Stock). La comparaison avec La face cachée du Monde des journalistes Pierre Péan et Philippe Cohen, lancé en 2003 comme un gros pavé dans la mare, grâce aux bonnes feuilles de… L'Express, est évidemment tentante. Au-delà de ses outrances, La face cachée du Monde avait alors révélé les fissures morales, politiques et économiques qui déchiraient le "quotidien de référence". Plusieurs années de crise aiguë s'en étaient suivies, qui se résorbent tout juste.
Pour ce qui est de cet autre monument de la presse nationale qu'est Le Canard enchaîné, le décryptage méticuleux auquel se livrent les deux confrères de Libération (Laske) et de Paris-Match (Valdiguié) met surtout à nu une véritable crise identitaire. Contrairement au Monde, Le Canard est un journal prospère qui couve un trésor accumulé au fil des années de 92 millions €, soit trois ans de chiffre d'affaires. Et qui, de très loin, paie le mieux ses journalistes sur la place de Paris. Mais son fonctionnement demeure étrangement opaque, tant dans sa structure capitalistique (une sorte de coopérative de journalistes dont personne ne connaît le fonctionnement réel), que dans les processus de décision rédactionnels. Peu à peu, la direction du journal semble s'être fossilisée : l'inamovible Claude Angeli, rédacteur en chef adjoint depuis 1982, puis rédacteur en chef depuis 1990, a 77 ans ! D'où des dérives résumées ainsi par les auteurs : "Ce journal, économiquement libre, est-il tout à fait libre politiquement ?" Cela dit, que serait un mercredi sans Le Canard ?
Publié dans La Lettre A, le 21 novembre 2008.
Reproduit avec l'autorisation d'Indigo Publications.