Pierre Assouline: Le Canard enchaîné, cour et jardin.

Publié le par lecanardapoil

A lire un billet de Pierre Assouline sur son blog La république des livres.
" S’il est vrai que les listes de meilleures ventes des livres sont à leur manière un thermomètre de l’air du temps, comment expliquer ce curieux phénomène : dans la catégorie “Documents”, un livre radicalement hostile à la rédaction du
Canard enchaîné figure dans le peloton de tête, et dans celledes “Beaux-Livres”, un album à la gloire du même hebdomadaire-satirique-paraissant-le-mercredi est numéro un ?  Du premier, Le vrai Canard (22 euros, Stock) de Karl Laske et Laurent Valdiguié, on sait déjà l’essentiel même si on ne l’a pas ouvert tant les médias lui ont fait écho : une enquête solide tendant à révéler que l’actuel Canard, loin d’être le contre-pouvoir qu’il fut longtemps, entretient en réalité des relations de proximité sinon d’amitié avec certains caciques du pouvoir, notamment Brice Hortefeux, Carla Bruni et même un certain Nicolas S. (et certains de ses conseillers dont l’inévitable Pierre Charron) qui serait l’inspirateur direct des échos et petites phrases de la fameuse page 2, laquelle est effectivement un verbatim des engueulades du président à ses ministres confits. Ca se lit bien, c’est bourré d’anecdotes et de petits scoops. Autant d’informations accusant le journal de désinformer, truquer et instrumentaliser. Le moins qu’on puisse dire est qu’elles ont été faiblement démenties par le directeur de la publication du Canard, Michel Gaillard. Cela dit, il ne semble pas que le Laske et Valdiguié provoque au Canard
le séisme que suscita en son temps le Péan et Cohen au Monde.

Du second,
50 ans de dessins. Le Canard enchaîné. La Vème République en 2000 dessins 1958-2008 (652 pages, Les Arènes), on peut dire que c’est un projet vraiment gonflé. Car en un temps où les éditeurs de beaux-livres réduisent le périmètre de leurs ambitions en même temps que leurs budgets et leurs programmes, il faut oser se lancer dans cette entreprise qui, à l’arrivée, pèse 4,5 kgs et coûte 69 euros. Pari osé et gagné : 70 000 exemplaires sortis, plusieurs ruptures de stock et ce n’est pas fini puisqu’on sait que 60% des livres cadeaux sont achetés dans les trois semaines précédant Noël. La librairie Millepages à Vincennes, parexemple, en a vendu 88 exemplaires, soit autant que le Goncourt d’Atiq Rahimi, mais ce n’est pas vraiment le même prix. Alors, le contenu ? Pas besoin de vous faire un dessin. C’est classé chronologiquement, découpé par mandats présidentiels, redécoupé en grandes affaires (Pechiney, avions renifleurs, sang contaminé, Falcone, Tapie etc). Il y a ce qu’il faut de texte pour contextualiser deshistoires et des noms dont bien des lecteurs ont oublié l’enjeu. Ils sont (presque) tous là, Cabu, Pétillon, Cardon, Pancho, Kerleroux, Escaro, Guiraud, Lap, Moisan, Pancho, Pino Zac, Wozniak, Vasquez de Sola, Lefred-Thouron notamment, et leurs notices biographiques ne sont pas de trop. 

   Le vrai Canard dans une main, 50 ans de dessins dans l’autre, le volatile du mercredi conserve son énigme. Il y aurait une enquête à mener pour la résoudre. A croire que si le Canard n’est plus ce qu’il était et si son âge d’or est effectivement derrière lui en raison de ses connivences, ses dessinateurs ne sont pas atteints par ce discrédit. Il n’en demeure pas moins un journal riche qui enrichit ses actionnaires-collaborateurs, indépendant, vierge de publicité et qui a tout de même révélé un grand nombre d’affaires. L’enquête n’en serait pas moins utile… En attendant, sur Electre, le site de référence des libraires, les mots “Canard enchaîné” étaient ces jours-ci les mots-clés les plus demandés. "


A la suite des commentaires postés sur son blog, Pierre Assouline a publié sa propre réaction:

 

"Bon, ça va, le test est positif : avec des défenseurs aussi virulents, déchaînés, nuancés, le cher “Canard” a encore de beaux jours devant lui -et presque personne dans la blogosphère pour s’interroger sur ses erreurs (il les reconnaît parfois, en tous petits caractères, de minuscules “Pan”, qui ont dû vous échapper, démentant des informations qui auront fait de gros dégâts), ou même sur des histoires qui auraient dû les faire bondir comme la longue et pénible complaisance du journal pour les affaires de Roland Dumas, son avocat. Que de silences assourdissants ! Il y en eut d’autres. Comme dans tout journal, y compris évidemment Le Monde. J’ai été mis quelques fois en cause par le Canard, pas méchamment d’ailleurs, et parfois drôlement, mais c’était faux à chaque fois. La dernière, c’était au sujet du blog. Ayant deviné l’identité du rédacteur, et pour cause je le connais depuis 30 ans, je l’ai appelé pour lui demander : comment as-tu pu écrire ça alors que non seulement tu ne lis pas mon blog mais tu ne sais même pas te servir d’un ordinateur ? Il a admis que sa fille lui avait dit que… Quand on aime un journal auquel on est fidèle de longue date, on le critique le cas échéant. C’est mon cas avec le Canard, même si je m’en éloigne car son humour IIIème République, ses anecdotes politicardes et ses partis pris de politique étrangère commencent à m’emmerder. On lui sait gré d’avoir sorti quantité d’affaires évidemment (c’est précisé dans mon billet), mais ça n’empêche pas de s’interroger sur des absences, des dysfonctionnements, sur le statut d’informations qui reposent souvent sur la dénonciation, sur sa manie de faire la leçon au reste de la presse, sur sa lâcheté au moment de l’affaire des caricatures de Mahomet (il fut le seul à ne pas se solidariser, lui qui casse du curé et du rabbin à longueur d’année ; ayant interpellé un confrère et ami du Canard à ce sujet en marge d’une conférence de presse, je me suis attiré cette réponse embarrassée :”Notre position est claire : les Arabes ont suffisamment reçu de coups sur la tête depuis la colonisation pour qu’on en rajoute…”) etc. La dernière fois que j’ai repris une information du Canard dans un article écrit pour Le Monde (un comble), en citant ma source évidemment, c’était à propos de Nicolas S., pour dire qu’en regardant L’Origine du monde au Grand palais, il avait exigé et obtenu qu’on éloigne les photographes afin de n’être pas ridiculisé. Garanti pur sucre par le Canard. Ca n’a pas manqué : quelques jours après, deux photographes m’envoyaient la photo de Sarko posant devant le tableau… Ceci pour dire à quelques uns d’approfondir le dossier avant de me canarder, et surtout de canarder un livre qu’ils n’ont pas ouvert."

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