Le vieux «Canard» répond à l’ancienne

Publié le par lecanardapoil


Une tribune de Karl Laske, coauteur du «Vrai Canard», dans Libération du 15 décembre 2008.

« Le Canard enchaîné est un journal qu’on aime bien, parce que généralement, il amuse. Quelques journalistes s’emploient à tout y réécrire dans cet objectif festif et convivial. Et parfois, un autre Canard apparaît.

Coauteur d’un livre critique sur l'hebdomdaire (1)  déjà très attaqué par un éditorial et une demi-page début décembre -, j’ai vu dans l’édition suivante mon nom en page 7, dans «l’Album de la comtesse», vieille rubrique de contrepèterie fondée en 1947 : «Ce n’est pas en fouillant, caché nos colonnes déchirantes, que ce Laske bavard a su que Carla se laissait embrasser à la russe.» Traduisant le contrepet, je comprends que je suis désormais le «laskar» qui «bave» pour avoir écrit ce livre. J’ai aussi «couillé les cochonnes». La semaine d’avant, j’avais été vilipendé comme un ancien pigiste «aigri» parti dans des circonstances troubles - toutes choses fausses par ailleurs. Plus loin, évoquant l’arrestation musclée de Vittorio de Filippis, la «comtesse» écrit : «Sarko voulant Libé plein de moutons a fait mander un confrère sans qu’on le batte.» Traduction : «Sarko a fait bander un confrère sans qu’on le mate». Les droits des journalistes ne sont pas une spécialité de la comtesse…

Le vieux Canard répond à l’ancienne. L’éditorial fleuve que Michel Gaillard a consacré au livre a été un modèle du genre. Piqué au vif, entre autres, par notre chapitre sur les relations du Canard avec des hommes de l’Elysée, le directeur de l’hebdomadaire satirique ose écrire que notre livre serait une opération fomentée par un industriel de l’armement. Un exemple de désinformation - qui rappelle la prose d’anciens chroniqueurs du palmipède qui voyaient jadis «les mains des banques» un peu partout. Il en ressort que nous aurions été manipulés par Sarkozy pour révéler les réseaux de… Sarkozy au sein du Canard. Imparable, non ?

En réalité, le Canard admet mal que de simples enquêteurs aient écrit un livre critique sur lui. Historiquement, ce journal est celui des petits contre les puissants. Pas le contraire. Ses adversaires sont forcément puissants. Pas besoin d’enquête : Stock, qui édite notre livre, c’est Hachette, Hachette c’est Lagardère. L’éditeur Jean-Marc Roberts, gérant de Stock et écrivain, et son directeur de collection, l’écrivain Hervé Hamon, sont deux agents bien connus du capitalisme monopoliste d’Etat… Les auteurs ? Des vipères lubriques ! L’avantage d’un journal satirique, c’est qu’on peut croire qu’il plaisante même quand il écrit des choses graves.

Les dirigeants du Canard n’ont pas envie qu’on les dérange. Ils ont refusé de s’exprimer pendant et, désormais, après notre enquête. «Il paraît que c’est contre nous», nous avait soufflé Claude Angeli, le rédacteur en chef investigateur, avant de nous demander l’envoi de questions écrites, comme un ministre de l’Information des années 70. Réponse d’institution. On est «pour» ou «contre» le Canard. Il faut choisir son camp. C’est le message désormais transmis aux rédactions.

Le Canard a peut-être cru que son indépendance financière, l’aura de ses anciens combats, le préserverait des interrogations sur son histoire ou ses jeux politiques. Rappeler les engagements collaborationnistes de plusieurs journalistes était, d’après Michel Gaillard, trop «inélégant». Cette particularité est d’ailleurs gommée des biographies qui figurent dans la plus récente histoire officielle du Canard, la Ve République en 2000 dessins (2).

Il aurait fallu, aussi, ne pas s’interroger, avec l’enquêteur Pierre Péan, sur la sacro-sainte affaire des diamants de Bokassa. Oublier les relations personnelles à plusieurs niveaux avec Mitterrand candidat, puis Mitterrand président de la République. Ne pas questionner les silences du Canard sur le sabotage du Rainbow Warrior, l’affaire Bousquet-Mitterrand, ou les écoutes de l’Elysée…

Mais le Canard est sympathique. On lui pardonne d’avance. Même Daniel Schneidermann, notre vigie médiatique, a écrit dans ces colonnes : «Il est arrivé que le Canard se trompe, comme tout le monde.» Comme tout le monde ? Quel journal a osé, il y a dix ans, accuser sans preuves «deux vedettes de la majorité» d’avoir commandité le meurtre d’une députée ? Quel journal a publié, en septembre, un faux rapport de l’Otan, sans faire la moindre excuse à ses lecteurs ? Quel journal accepte que l’un de ses investigateurs reçoive, en qualité de responsable associatif, des subventions gouvernementales ? Et tout cela ne vaut plus un «Pan sur le bec !». Tout se perd… Ce journal, à la pointe de la morale, ne dispose toujours pas de comité d’entreprise, ni même de représentants du personnel élus. Encore un archaïsme de l’autre siècle.

«Nous critiquons les autres, donc nous sommes critiquables», disait l’ancien directeur Roger Fressoz. Ses héritiers ont oublié la consigne. Comme pétrifiés par la critique, ils ont d’ailleurs refusé tout débat. »


(1) Le Vrai Canard avec Laurent Valdiguié, aux éditions Stock.

 

(2) Publié aux Arènes.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article