Nous avons choisi d'ouvrir un débat tabou

Publié le par Karl Laske

Un barrage. Les journalistes dirigeants du Canard enchaîné n'ont pas voulu nous accorder d'entretien. Lorsque nous les avons contactés, fin juillet 2008, ils ont réagi à la façon de ces ministres qu'ils interrogent si souvent. « Envoyez-nous une liste de questions… », a répondu son rédacteur en chef, Claude Angeli. Ces questions ont été envoyées et la direction du Canard y a répondu par écrit. Michel Gaillard, le directeur qui s'était déclaré prêt à « envisager un entretien », n'a pas donné suite, se contentant de l'envoi de réponses laconiques et sibyllines (Les réponses de Michel Gaillard et de Claude Angeli ont été intégrées aux chapitres correspondants. Michel Gaillard nous appellera brièvement le 29 octobre 2008, au moment de boucler le livre, pour s'étonner qu'on évoque les relations du Canard avec l'équipe Sarkozy).

Le journal de l'enquête se protège donc lui aussi des interviews et des questions imprévues. Certains journalistes ont promis de nous voir et n'ont pas donné suite. « Ce n'est pas dans l'usage du journal de raconter son fonctionnement, nous a déclaré Frédéric Pagès. J'ai mon avis, mais je n'ai pas envie de l'étaler. » Alain Guédé a exigé d'enregistrer l'entretien. Hervé Martin ne voulait répondre que par écrit, ce qu'il n'a finalement pas fait. Une ancienne comptable a raccroché, paniquée. Des témoins qui nous avaient parlé ont rappelé pour exiger que leurs réponses ne soient pas publiées. Le Canard dissuade. Des amis journalistes invités à participer à ce livre ont décliné l'invitation sur le même mode : « Je n'attaque pas mon propre camp. » « Je vais perdre des amis. »… Certains journalistes du Canard nous ont aussi parlé sous le couvert de l'anonymat. Les témoins plus libres ne manquaient pas de conclure : « Attention, je ne veux pas me fâcher avec le Canard  ! » Le Canard n'est pas commode. Nous le savions déjà. En 2005, ayant réuni un collectif d'enquête sur Nicolas Sarkozy (Victor Noir, Nicolas Sarkozy ou le Destin de Brutus, Denoël, 2005), nous avions, dans un livre, d'une phrase ou deux, parlé de l'hebdomadaire dans le chapitre consacré aux médias. Nous avions écrit : « Le président du conseil général des Hauts-de-Seine met également un point d'honneur à soigner deux autres médias : Le Monde auquel il accorde souvent des interviews et l'hebdomadaire satirique Le Canard enchaîné qu'il “nourrit” chaque semaine en échos livrés par quelques correspondants de sa garde rapprochée. Résultat : la page 2 du Canard regorge de coups bas dirigés contre le clan Chirac. Des méthodes qui rappellent celles qui furent utilisées par un certain Chirac dans les années 1970 pour flinguer Giscard ! » Il nous est revenu, par nos amis à l'intérieur, que nous « attaquions » le Canard … ! Le volatile est susceptible. Écrire sur lui est périlleux. La dissuasion fonctionne. Peu d'articles. Deux livres seulement, en trente-cinq ans, sur le sujet : Messieurs du Canard, de Jean Égen, ancien collaborateur de l'hebdo, et une importante histoire du Canard enchaîné par Laurent Martin (Laurent Martin, Le Canard enchaîné, histoire d'un journal satirique (1915-2005), Nouveau Monde éditions, 2005. Réédition revue et augmentée : Le Canard enchaîné ou les Fortunes de la vertu, histoire d'un journal satirique (1915-2000), Flammarion, 2001). Deux livres aussi passionnants que bienveillants. La critique n'a pas cours. Le lecteur aussi redoute qu'on fasse du mal à son Canard . Autant le dire tout de suite, au préalable, personne – parmi les auteurs – ne veut la peau du Canard . Pour nous, il a son rôle à jouer. Perturbateur. Démocratique.

Il est bientôt centenaire et, à certains égards, c'est un modèle pour la presse. Son fondateur, Maurice Maréchal, s'était lancé le défi de montrer qu'un journal « pouvait paraître et vivre des seules ressources de sa vente, sans compromission d'aucune sorte ». Il y est parvenu, et le Canard a maintenu cette politique, contre vents et marée, jusqu'aujourd'hui, dans un paysage médiatique où les journaux gratuits financés par la pub envahissent le marché. Ce modèle économique miraculeux – qui s'appuie sur une équipe et une pagination minimales – était celui de la PME familiale du fondateur avant que les journalistes dirigeants n'en deviennent, en quelque sorte, les dépositaires. Son modèle n'est pas irréprochable socialement, loin de là (L'absence de structure représentant le personnel en est l'illustration la plus criante), mais le Canard est resté indépendant vis-à-vis des groupes financiers et industriels massivement engagés dans la presse.

Aujourd'hui géré par ses dirigeants journalistes, il n'en doit pas moins prouver comme les autres son indépendance. Sa liberté de plume. Son insolence vis-à-vis des pouvoirs. Cette liberté, les lecteurs du Canard l'apprécient, l'évaluent aussi. Ils se posent la question comme nous nous la sommes posée : ce journal, économiquement libre, est-il tout à fait libre politiquement ?

Et cette question nous est revenue souvent, ces dix dernières années. Elle est à l'origine de ce livre. En voyant le Canard revendiquer haut et fort son « amitié » avec un président du Conseil constitutionnel mis en examen. En le voyant douter, sous Mitterrand, des écoutes de l'Élysée, lui qui avait tant dénoncé les micros posés au Canard , sous Pompidou. En le voyant faible avec les puissants, et dur avec les petits juges trop fouineurs. Comment ne pas s'interroger ? Dans les années 1970, le journal satirique s'était mué en journal d'investigation, délaissant un peu la satire fondatrice, mais il jouait des deux armes, questionnait durement les présidents et les ministres.

Indépendant, sans publicité, sans actionnaire extérieur, il a sûrement sacrifié une part de son indépendance politique dans le combat contre Giscard, en accueillant des journalistes de L'Unité , le journal du Parti socialiste, et suivant bien des conseils de son avocat, l'un des plus proches de François Mitterrand. Par ses flèches, le Canard remplissait le carquois de l'opposition. Roland Dumas nous dira lui-même que l'affaire des diamants offert par l'empereur Bokassa à Giscard avait été une « formidable campagne ».

L'institution s'était transformée en machine de guerre, subtile, efficace.

Le Canard serait-il capable de tirer contre son propre camp s'il parvenait au pouvoir ? Cette question a fait débat au sein même de l'hebdomadaire. Puis, sans qu'elle soit tranchée, on s'est bien aperçu que quelque chose avait changé avec l'élection de François Mitterrand. L'appareil d'État ayant changé de mains, le Canard était désormais renseigné par le pouvoir ! Ses ventes ont baissé. En interne, on a expliqué le phénomène par une désaffection du lectorat de gauche lassé des critiques incessantes contre les nouveaux dirigeants. Possible… « Ce fut une leçon de finalement garder notre indépendance après 1981, assurait l'ancien directeur Roger Fressoz en 1995. Et pourtant en chacun de nous vacillait une petite flamme de sympathie pour la gauche qui ne voulait pas s'éteindre. Beaucoup de lecteurs n'ont pas compris cette indépendance. Certains nous accusaient d'être devenus des serviteurs de la droite. » (Propos recueillis par Antoine Perraud, dans « La patte du Canard », Télérama, 18 janvier 1995). Mais Fressoz lui-même admettait que la position du journal s'était infléchie. « Nous n'avons pas été assez sévères, c'est certain. Sur Mitterrand lui-même, c'est vrai », reconnaissait-il.

Cet infléchissement mettait en rage Jean Clémentin, l'un des rédacteurs en chef chargé de l'investigation dans les années 1970. « Le journal doit être cruel, mais non méchant. Or, dans les années Giscard, nous avons manqué à cette règle d'or, a-t-il expliqué dans un texte interne, rendu public en 1994. Cruels certes, mais méchants, voire haineux, jusqu'à heurter les sentiments de nos lecteurs, qui ont constaté dans les premiers mois du nouveau règne (celui de Mitterrand) la mansuétude du Canard à son endroit. Ces lecteurs ont été les premiers à s'éloigner. » (Jean-Pierre Lursat, « Quelques vérités inconvenantes », L'Esprit libre, novembre 1994). Conclusion de Clémentin : « Que peut faire un journal satirique s'il ne s'attaque pas au pouvoir sous toutes ses formes et au pouvoir par excellence qu'est le gouvernement ? C'est la moelle même du journal de s'être toujours attaqué au pouvoir dans l'esprit d'Alain. »

On attendait du Canard une indépendance irréprochable, mais pas seulement. Pour l'historien Laurent Martin, le Canard avait été « plus engagé, plus mordant ». « Pour moi, un journal doit prendre position plus fermement sur certains sujets, juge-t-il. Et il y a un moyen terme entre le journalisme déclaratif et un journalisme de neutralité. Cette neutralité n'est pas tenable. On ne peut pas se contenter de compter les points. En 1936, les journalistes du Canard défilaient dans la rue avec leur banderole du Canard enchaîné . Le Canard de Maurice Maréchal serait descendu dans la rue en 2002 contre Le Pen. » (Entretien avec l'auteur, 10 juillet 2008.)

Même en 1936, les journalistes manifestants ne manquaient pas d'humour. Ironisant sur le mot d'ordre « Des soviets partout », ils revendiquaient « Des soviets par-ci par-là ! » Plus récemment, les dirigeants du Canard préféraient dire à Laurent Martin qu'ils n'avaient « pas de ligne politique » : « On est ni à droite, ni à gauche. » « Jusqu'en 1981, le Canard est un journal de gauche qui s'affirme comme tel, estime l'historien. Il y a un recentrage dans les années 1980, pour des raisons commerciales et idéologiques. Ils ont pensé qu'ils ne pouvaient pas “tenir” en tant que journal de gauche. Treno prenait des positions à gauche, une gauche anarchisante, très hostile aux communistes. »

Selon Jean Égen, l'anarchie inspirait plus Maurice Maréchal que la chronique de la coulisse gouvernementale. « Il était anarchiste, parce qu'il détestait le désordre et la violence. La violence et le désordre organisés par le gouvernement […]. Maréchal avait quelques raisons de se méfier des gouvernements, écrivait Égen. Il a créé le Canard pour contester leur “science” et leur “vertu”, et le moins qu'on puisse dire c'est que ses successeurs sont restés fidèles à l'anarchie (orthographe proudhonienne) du fondateur. » Il n'est pas sûr que les actuels dirigeants s'y retrouvent. Pas plus qu'ils ne peuvent sérieusement se retrouver dans l'éditorial du deuxième numéro, le 19 septembre 1915, sobrement intitulé « Coin ! Coin ! Coin ! » : «  Le Canard enchaîné a décidé de rompre délibérément avec toutes les traditions journalistiques établies jusqu'à ce jour. En raison de quoi, ce journal veut bien épargner tout d'abord à ses lecteurs le supplice d'une présentation. En second lieu, Le Canard enchaîné prend l'engagement d'honneur de ne céder, en aucun cas, à la déplorable manie du jour. C'est assez dire qu'il s'engage à ne publier, sous aucun prétexte, un article stratégique, diplomatique, ou économique quel qu'il soit. Son petit format lui interdit, d'ailleurs, formellement ce genre de plaisanterie. Enfin, Le Canard enchaîné prendra la liberté grande de n'insérer, après minutieuse vérification, que des nouvelles rigoureusement inexactes. Chacun sait, en effet, que la presse française, sans exception, ne communique à ses lecteurs, depuis le début de la guerre, que des nouvelles implacablement vraies. Eh bien, le public en a assez. Le public veut des nouvelles fausses… pour changer. Il en aura. »

Comme l'a signalé l'historien Stéphane Audoin-Rouzeau, le Canard se présente alors comme « un modèle de contre-propagande » (Stéphane Audoin-Rouzeau, « Le Canard s'envole des champs de bataille », Le Monde, 17 août 1994). En tout cas « vivant, propre, et libre ». Libre, la première obsession. Et si le Canard était né « enchaîné », c'était pour stigmatiser la censure exercée par le pouvoir d'alors. (Une référence au journal de Georges Clemenceau, L'Homme libre, fondé en 1913, rebaptisé L'Homme enchaîné en octobre 1914, en réaction à la censure d'un article par les autorités. Il redeviendra L'Homme libre en novembre 1917, au retour de Clemenceau à la présidence du Conseil. Lire à ce sujet Laurent Martin, Le Canard enchaîné, histoire d'un journal satirique, 1915-2005.).

À la levée des mesures de surveillance de la presse, il choisit même de s'appeler Le Canard déchaîné en octobre 1919. Mais de nouvelles poursuites engagées contre lui conduisent ses dirigeants à revenir sur leur décision : le Canard reste donc « enchaîné ». Symboliquement dressé contre les entraves à la liberté de la presse, il entraîne bien des journalistes, des écrivains, des dessinateurs. Les cultures politiques s'y rejoignent, s'y côtoient, s'y affrontent. Le Canard n'échappe pas aux grandes blessures françaises. On y découvre des plumes pacifistes qui s'engagent dans la collaboration après la suspension du titre sous l'Occupation. Et, après guerre, d'anciens journalistes collaborateurs rejoignent l'équipe refondée autour de Jeanne Maréchal, la veuve du fondateur.

« S'il faut trouver un clivage [au sein du Canard ], ce serait plutôt entre la tradition libertaire – anarcho-syndicaliste – et républicaine, analysait Fressoz. Je fais partie de la seconde qui défend le “lampiste” (le petit contre l'énorme), la liberté individuelle et certains principes. » (Antoine Perraud, « La patte du Canard », art. Cit.) Interrogé sur la position du Canard pendant la guerre du Golfe, l'ancien directeur confiait avoir « pris parti, modérément, pour l'expédition », mais sans regret. « Aujourd'hui, notre antimilitarisme se fait folklorique », jugeait-il. « Le Canard ne prendra plus parti, nous explique Roland Bacri, mis à la retraite d'office, en 1999. Il ironisera légèrement. Il ne faut déplaire à personne, tout en déplaisant à tout le monde. » «  Le Canard enchaîné ne profite peut-être pas assez de sa liberté, estime Laurent Martin. Dans le domaine culturel, il y a un suivisme, un conformisme, dans le choix des livres, des pièces de théâtre, des films. Mais le Canard , par principe, ne veut pas offrir un point de vue trop savant. C'est un peu l'homme de la rue qui s'exprime. Et quand vous faites la liste des œuvres dont ils parlent, il s'agit des œuvres dont tout le monde parle. Il y a une méfiance à l'égard du point de vue des élites. » (Entretien avec l'auteur, 10 juillet 2008). Dans une chronique méchamment titrée « Un canard déplumé », Delfeil De Ton, ancien d' Hara-Kiri et de Charlie Hebdo , s'est plaint du silence du Canard dans l'affaire des caricatures danoises. « Il n'y eut qu'un hebdomadaire qui s'abstint, dont on pouvait s'attendre qu'il se porte au premier rang. C'est Le Canard enchaîné . Le champion autoproclamé du combat anticlérical, lorsqu'il faut prendre un risque, il disparaît. Haro sur les soutanes qui n'existent plus. Sauve qui peut devant les turbans aux couteaux entre les dents. Toutes les semaines, ça donne des leçons aux autres journaux. » (Le Nouvel Observateur, 16 février 2006).

Nous avons choisi d'ouvrir un débat tabou : celui de l'indépendance et de la servitude du Canard . Cela supposait de revisiter ses enquêtes à partir des années 1970 – lorsqu'il était devenu investigateur – jusqu'aujourd'hui. Sans prétendre être exhaustif : c'était impossible. Nous devions commencer par écouter le Canard d'aujourd'hui dans ses relations avec la présidence et l'équipe de Nicolas Sarkozy. Une partie des lecteurs vient chercher dans le Canard des échos du pouvoir. Ils les trouvent souvent. Mais ils n'imaginent pas toujours comment le journal est allé les chercher…



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Mange3soupes 28/11/2008 17:25

La position du Canard est aussi constante que connue : être assez près du pouvoir pour savoir, mais en rester assez éloigné pour être libre d'en parler.

Claude 27/11/2008 16:06

Bonjour, je m'étonne que personne n'ait encore relevé que le dernier dossier du canard consacré à la Vème république a été imprimé par une société de Singapour...pays dans lequel la critique satirique n'est pas des plus florissante!
Claude

fab 27/11/2008 12:01

Bonjour,
à défaut de faire une carrière dans le journalisme, il vous restera le marketing. En effet, un livre suivi d'un blog pour discuter d'un sujet soi-disant tabou, sur des sujets concernant la déontologie journalistique, en prenant comme cible le canard enchaîné, ça m'a fait surfer jusqu'ici. Il vous manque juste un lien vers un site de revente en ligne de votre livre et la boucle est bouclée. Félicitations.

PMB 27/11/2008 09:55

Le Canard n'est pas parfait, mais meilleur que les journaux pour lesquels l'un et l'autre vous travaillez.
Je le lis depuis plus de quarante ans. Mais là, pour la première fois, je vais m'abonner.

etienne 26/11/2008 21:33

ben, je suis plus convaincu de l'article du canard que ce que j'ai lu de votre bouquin. Est il vrai que l'un des auteurs est rédacteur du journal "paris match" connu pour sa grande rigueur journalistique?
A ce propos, il y a t il un bouquin en prévision sur le dit "paris match"?